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Jooneed Jeerooburkhan : “Le MMM est un parti qui n'a pas de successeur au leadership”

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Jooneed Jeerooburkhan, un des fondateurs du MMM, fait une lecture critique de l’histoire et de l’avenir de ce parti.

Jooneed Jeerooburkhan est un des fondateurs du Mouvement Militant Mauricien (MMM). Journaliste de carrière et ancien enseignant, Jooneed Jeerooburkhan qui est de passage à Maurice, revient sur son parcours pour expliquer pourquoi il a choisi de faire cavalier seul après avoir donné le meilleur de lui-même pour mettre en place les structures du parti.

Originaire de Quatre-Bornes, ce militant a quitté le MMM en 1970 en raison d’un désaccord avec la ligne directive prônée par le leader du parti, Paul Bérenger. Dans l’entretien accordé au Matinal, Jooneed Jeerooburkhan fait une analyse de la situation qui prévaut au MMM. Agé de 65 ans, il qualifie le MMM de parti traditionaliste, centré autour du charisme d’un seul homme. Pour lui, le MMM est un parti qui n’a pas de successeur à sa tête. C’est un parti mort-né, affirme-t-il.

Qui est Jooneed Jeerooburkhan ?

Je suis un des fondateurs du Mouvement Militant Mauricien (MMM). J’ai quitté Maurice en 1970 pour m’établir au Canada. Aujourd’hui, j’ai 65 ans. Je suis né à Quatre-Bornes mais j’ai grandi à Saint-Pierre. J’ai fait mes études au collège Royal de Curepipe. J’ai ensuite enseigné au collège Third Secondary School de Port-Louis. J’ai obtenu en 1964 une bourse d’études du Commonwealth pour aller étudier au Canada. J’ai fais des études en lettres et en pédagogie avant de rentrer au pays. Lorsque je suis arrivé à Maurice quatre ans plus tard, j’ai rencontré des amis. Ces derniers m’ont initié au Club des étudiants. J’ai été associé à ce club, c’est là que j’ai rencontré Paul Bérenger, Dev Virahsawmy et Sushil Kushiram. Ce petit groupe décide alors de le nommer Club des Etudiants militants. J’avais 24 ans et je venais tout juste de terminer mes études. C’était en pleine guerre du Viêt-Nam. En 1970, le Club des Etudiants s’est transformé en MMM, dont je devins le premier vice-Président. Dev Virahsawmy devint président tandis que Paul Bérenger cumula alors les fonctions de secrétaire général. En 1970, j’ai pris la décision de repartir et cette fois d’aller m’installer au Canada. J’ai trouvé tout de suite du travail comme journaliste. C’était à l’époque où on pouvait s’installer et faire ensuite une demande d’immigration. J’ai consacré ma vie au journalisme pendant au moins quarante ans. J’ai travaillé pour la Presse canadienne pendant quatre ans et je suis entré au journal La Presse de Montréal, le plus grand quotidien francophone d’Amérique du Nord avec un tirage de 250 000 exemplaires par jour. J’ai couvert beaucoup de conflits à travers le monde et j’ai dû visiter une soixantaine de pays dans le monde.

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le MMM en 1970 ?

Je suis parti en avril 1970. En 1969, mes camarades et moi avions décidé de définir une certaine identité pour le MMM. C’est-à-dire mettre en place la stratégie, l’objectif et un parcours de travail qui essentiellement prévoyait l’émergence d’une société mauricienne basée sur l’égalité citoyenne au-delà des communautés et des religions. Une stratégie qui est basée sur le respect mutuel des diversités mais aussi accordait la priorité à l’avancement des classes pauvres, miséreuses et défavorisées. Dans ce contexte, il fallait tenir compte du fait que les descendants d’esclaves et coolies avaient une soif de dignité. C’était une tâche incontournable qu’il fallait affronter. Il nous fallait réinventer de nouveaux rapports sociaux entre les dominants et les dominés. C’était une situation spécifique qui demandait une réponse spécifique. C’était un agenda de longue haleine. Avec un dévouement constant sur le terrain, l’objectif n’était pas de créer un parti pour conquérir le pouvoir. Dev Virahsawmy avait de grandes idées sur la question de l’utilisation de la langue créole comme médium d’enseignement à l’école. Ce dernier, qui avait fait des études en linguistique, avait commencé à élaborer une graphie phonétique sur l’écriture de cette langue. Quarante ans plus tard, on constate que le débat n’a pas trop avancé. Notre identité n’a pas encore émergé comme il faut. Pendant cette année de 1969, Paul Bérenger était absent du pays. Il n’avait pas encore terminé ses études au pays de Galles. En son absence, on a beaucoup travaillé avec les paysans et les jeunes. Nous avons commencé à nous lancer dans la lutte syndicale et organiser des réunions de conscientisation sur le terrain. Quand Paul Bérenger revient à la fin de 1969, nous avons déjà élaboré les structures du MMM. Le MMM est lancé formellement à son retour. On avait intégré Paul Bérenger dans le groupe car on disait qu’un Blanc a autant de droit qu’un Noir pour militer pour l’avancement et le progrès du pays. Mais sa façon de faire nous agaçait mais on voulait aussi qu’il soit des nôtres. On s’est rendu très vite compte qu’il voulait adopter la stratégie du lièvre contre la tortue. Très vite, Paul Bérenger a voulu prendre les commandes et dominer le rythme de notre travail politique. J’ai préféré donc partir.

Qu’est-ce que Paul Bérenger a fait exactement ?

Nous avions constitué un noyau solide à l’intérieur du parti. Paul Bérenger a commencé à recruter dans la Fonction publique et le secteur privé pour élargir les assises du mouvement. Il a recherché des expertises dans différents secteurs. Mais, c’était en fait un calcul. Affaiblir et diluer l’influence du noyau des militants. Les gens recrutés n’avaient pas le même parcours que nous. Ils étaient au fait des opportunistes, voire des ‘rôdeurs boutes’ qui sont entrés pour s’emparer du parti. Le problème s’est accentué lorsqu’il y a eu la marche vers la coalition PTr-PMSD. Cette situation a créé un vide dans l’opposition. Il y a eu par la suite la tenue l’élection partielle dans la circonscription N° 5 (Pamplemousses-Triolet). On a eu débat au sein du parti à propos de la participation du MMM à cette joute électorale. Je me disais que la circonscription N° 5 était celle de sir Seewoosagur Ramgoolam et cela ne devrait pas être une priorité pour le MMM. Notre priorité, c’est le travail de longue haleine. Notre objectif était de ne pas aller de sitôt sur le terrain électoral. On penchait plutôt sur la nécessité d’inviter les femmes à participer activement à la politique. Il y avait encore du travail à faire à ce niveau. Mais, Paul Bérenger a décidé au Comité central qu’il fallait participer à cette élection partielle. On avait proposé ma candidature pour cette partielle. J’ai refusé l’offre. Il a alors proposé la candidature de Dev Virahsawmy. A mon avis, il était plus que d’accord. Il était content. L’argument qu’il a utilisé pour convaincre les militants est que le MMM se serait bien avancé s’il avait un représentant du parti au Parlement pour faire entendre la voix des mauves. Moi, je sentais que cela allait déclencher une dynamique qui allait emporter le noyau du parti. Je pense à Vella Vengaron, Kriti Goburdhun, Amine Ramjan, Tirat Ramkissoon, G.Gokhool ou encore Alain Siew. J’ai été contre la participation du MMM à cette partielle. Le Comité central a tranché en faveur de Paul Bérenger. J’ai été mis en minorité. J’avais deux choix : provoquer une scission au sein du MMM en créant un nouveau parti avec un noyau de militants ou rester pour tenter de convaincre la direction du parti. Donc, j’ai décidé de partir.

Est-ce qu’il y a eu d’autres raisons qui vous ont incité à partir ?

J’avais beaucoup de contraintes familiales et financières à l’époque. J’ai été le premier dans ma famille à aller à l’université. Il était difficile de trouver du travail à mon retour au pays. Vu que mon père est décédé lorsque je n’avais que quatorze ans; ma famille comptait beaucoup sur moi pour aider mes sœurs. Je ne suis pas comme Paul Bérenger qui n’avait pas besoin de travailler. Il avait une voiture et sa mère était sa secrétaire permanente et sa motivation politique n’était pas la mienne. Il avait plus de temps que moi. Dans ce contexte, j’ai décidé de retourner au Canada. J’ai long-temps pensé à revenir au MMM. Mais, j’ai renoncé par la suite car le MMM s’enlisait davantage dans la politique traditionnelle. Je savais que Paul Bérenger voulait la confrontation avec l’Etat dès le début des années 70. Sa stratégie était de prendre le pouvoir par la grève générale. Je n’étais pas d’accord car le peuple n’était pas préparé à suivre ce maniaque de la confrontation. Je ne voulais surtout pas m’embarquer dans une telle dynamique qui voulait détruire une île Maurice libre et solidaire. Le MMM est devenu aujourd’hui comme un arbre qui a poussé de travers. Ce n’est pas après 40 ans qu’on va corriger cela. Hervé Masson, qui côtoyait de grandes personnalités comme sir Harilall Vaghjee, sir Guy Forget, Marcel Cabon, était nommé à l’époque Art Adviser par le gouvernement de sir Seewoosagur Ramgoolam. Il fut congédié pour avoir approché le MMM. Il est devenu plus tard rédacteur en chef du journal Le Militant. Ce grand pémiste s’est vite embarqué dans cette dynamique de grève de 1971. La répression a été très dure. Tous les leaders du MMM et les chefs des syndicats ont été arrêtés et incarcérés pour être libérés la veille de Noël. Dans son carnet de réflexion, Hervé Masson, a reconnu que Jeerooburkhan avait raison de ne pas donner priorité à la confrontation et que la priorité aurait dû être la formation des militants. Hervé Masson s’est rendu compte lorsqu’il fut incarcéré qu’il n’y avait pas de leadership à l’extérieur pour continuer le travail. Il a reconnu que le MMM s’était trompé de stratégie. Il a mis en cause le jugement politique de Paul Bérenger. Après cet échec monumental, j’ai appris que Hervé Masson a été mis en minorité au Bureau politique et au Comité central. Le MMM a trouvé en lui un bouc émissaire à l’échec de la grève de 1971. Il a donc décidé de quitter le MMM.
 
Est-ce que le groupe Lalit a connu le même sort ?

Le parcours du groupe Lalit à l’intérieur et à l’extérieur du MMM mérite qu’on s’y attarde un peu. Lorsque Ram Seegobin, Rajini Lallah et consorts ont quitté le MMM en 1988, ils ont pris la décision d’écrire un livre qui porte le titre de “MMM, l’histoire d’une trahison“. Je respecte leur rigueur et leur intégrité intellectuelle. Je trouve étonnant qu’on n’ait pas parlé de ce livre à l’occasion de la célébration du 40e anniversaire du MMM. “Pour moi, le MMM est un parti qui n’a pas de successeur à sa tête. C’est ce que je disais en 1970 lorsqu’on avait incarcéré les militants. Le MMM est un parti mort-né”.

Quel regard portez-vous sur le MMM aujourd’hui ?

Le MMM n’a pas de stratégie. C’est dévalorisant d’utiliser ce mot pour le MMM. Le MMM procède aujourd’hui par improvisation. J’ai écrit pour les 40 ans du MMM un article intitulé, “Le Roi se meurt“. J’avais fait le bilan du nombre de départs et de démissions au sein du MMM. Il y a eu tellement de départs que finalement ils ont dû trouver la phrase appropriée : “a blessing in disguise“. Le MMM est devenu un parti traditionaliste. Rien de neuf en terme de réflexion. C’est un parti qui est en train de survivre pour deux raisons : son mythe révolutionnaire qu’on appelle les années de braise et son association avec des politiciens qui cherchent à revenir au pouvoir. Ils disent vouloir aller seul aux élections générales. Mais, il y a le risque qu’il se retrouve sur les bancs de l’opposition. Ils savent qu’avec cette stratégie, la base du MMM va s’effriter. Ce parti demeure sur l’échiquier grâce au soutien de l’oligarchie. Il y a longtemps que le Parti mauricien social démocrate a été remplacé par le MMM comme le représentant de l’oligarchie. Cette oligarchie souhaite une alliance PTr-MMM actuellement comme il avait fait en 1969 pour l’alliance PTr-PMSD pour promouvoir ses intérêts. C’est d’ailleurs pourquoi on voit Paul Bérenger se livrer à une véritable valse. C’est pourquoi il est en train de proposer une alliance avec le PTr. Il dit qu’il faut une lutte à trois. Il sait très bien que ce n’est pas lui qui décide. Il faut que les politiciens sachent que nous avons une nouvelle génération de Mauriciens qui est branchée sur Internet et que nous vivons à une époque extraordinaire de l’histoire de l’humanité. Pour moi, le MMM est un parti qui n’a pas un successeur au leadership. C’est ce que je disais en 1970 lorsqu’on avait incarcéré les militants. Pour moi, le MMM est un parti mort-né.

Et si on vous demande de retourner au MMM ?

Maintenant ? Je mourrai de rire. J’ai bien rigolé pour le 40e anniversaire du MMM lorsque Paul Bérenger a invité les jeunes à se ressourcer autour des principes du MMM. J’étais très indigné. Pour moi, c’est criminel de demander aux jeunes de se ressourcer dans un parti qui pratique la politique du “pouvoirisme” et d’opportunisme. Ce parti s’est transformé aujourd’hui en un véritable instrument de l’oligarchie. C’est criminel de demander aux jeunes de puiser leurs aspirations dans le MMM. C’est de la démagogie irresponsable. Ce parti a dévié de ses principes fondamentaux pour enflammer la jeunesse. Je pense que pour un avenir meilleur, Maurice devrait faire confiance à des mouvements comme Lalit, Rezistans ek Alternativ, le mouvement pour le Premier mai, le mouvement des femmes et le mouvement écologiste, etc.. Il y a des crimes odieux qui ont eu lieu dans le pays. Le Pouvoir doit revenir à la société civile. Je donne un simple exemple. Depuis, que le Parlement a prorogé au Canada, il ne se passe pas un jour où il n’y a pas de manifestation des rues. Tout cela pour vous dire que le citoyen veut qu’on s’occupe de lui.

Quel type d’alliance vous aurez aimé voir se réaliser sur l’échiquier politique ?

Rien. Ce qui m’intéresse, c’est de promouvoir la force sociale et le progrès. Il n’y a pas de différence entre les partis traditionnels comme le PTr, le MMM et le PMSD. Ils sont interchangeables. Le PTr, je dirai qu’il continue sur sa lancée historique. Il a été certes le parti qui a fait que Maurice a gagné son indépendance. Si le PMSD s’était associé avec le PTr pour réclamer l’indépendance du pays, le parti des bleus aurait inscrit dans son palmarès cet exploit. Le PTr essaie par son slogan de démocratisation de l’économie, de représenter l’espoir pour une section de l’électorat qui cherche à accéder au pouvoir économique. Cette poussée a malheureusement ses limites. Il y aura toujours une contradiction entre la bourgeoisie d’Etat et l’oligarchie traditionnelle. Je souhaiterais toujours qu’il y ait une opposition forte à l’Assemblée nationale car un 60-0 va contribuer à appauvrir la société.

Préférez-vous une lutte à trois ?

Je ne sais pas. Mon souhait réel est que les Mauriciens fassent confiance aux forces de gauche comme Lalit, Rezistans ek Alternativ, le mouvement 1er Mai et les mouvements que j’ai cités plus haut. Je souhaite que les formations précitées  se regroupent  pour proposer à la population un programme commun car les électeurs sont intelligents. Si une telle alliance pouvait se faire, ce serait alors un nouveau départ pour la société mauricienne. Il est temps de se défaire de la langue de bois. Je donne des exemples. On est en train de prôner le concept de ‘Maurice île Durable’ alors qu’on fait campagne pour avoir davantage de touristes. On n’est pas en train de cerner les répercussions sur l’érosion, sur la flore et sur la faune marine et l’aménagement de territoire. On est en train de parler de ‘Maurice île Durable’ alors qu’on est en train de préconiser un corridor pour les autobus pour décongestionner la circulation routière alors que c’est le métro léger qui cadre avec cette politique gouvernementale. On est en train d’autre part de détruire des champs de cannes pour construire des centres commerciaux. Maurice possède une Zone Economique Exclusive de deux millions de mètres carrés, presque semblable à l’Inde. On n’est pas en train de l’exploiter correctement. L’avenir de Maurice se trouve dans la mer. Il faut une éducation qui s’adapte à la culture marine.

Pensez-vous qu’un ancien président de la République puisse faire de la politique active ?

J’ai été déçu d’apprendre que l’ancien président de la République, Cassam Uteem, est en train de réfléchir sur sa possible participation à la prochaine joute électorale. A mon avis, s’il veut faire de la politique active, il doit renoncer à tous les privilèges que l’Etat lui accorde.



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