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Ramnath Jeetah : “Toujours plus haut, toujours plus loin”

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Ramnath Jeetah.

“Toujours plus haut, toujours plus loin”. C’est cette devise qui a guidé Ramnath Jeetah dans sa carrière de pédagogue et son action politique aux côtés des frères Bissoondoyal au sein de l’Independent Forward Bloc (IFB) et de sir Seewoosagur Ramgoolam, leader du Parti de l’Indépendance. Pédagogue, homme politique et planteur, Ramnath Jeetah a apporté sa pierre angulaire dans l’édifice de l’île Maurice indépendante. En reconnaissance de sa contribution dans l’éducation, le social, la culture et l’agriculture, il a été fait G.O.S.K le 12 mars. Il dédie cette décoration au professeur Basdeo Bissoondoyal et à Sookdeo Bissoondoyal, fondateur de l’IFB, qui ont guidé ses pas dans l’enseignement et la politique. Dans un entretien accordé au Matinal, Ramnath Jeetah fait un voyage dans le temps, et évoque la lutte pour la décolonisation et les premiers mois de l’île Maurice indépendante quand la caisse du gouvernement était vide. Il a été ministre de l’Information dans le premier cabinet de sir Seewoosagur Ramgoolam.

Vous avez combattu aux côtés du Professeur Basdeo Bissoondoyal, de Sookdeo Bissondoyal, le leader de l’Independent Forward Bloc et de Sir Seewoosagur Ramgoolam. Parlez nous de votre engagement dans cette longue lutte politique.

Cela me fait chaud au cœur que vous me parlez du Professeur Basdeo Bissoondoyal et de Sookdeo Bissoondoyal. D’ailleurs, je dédie ma distinction de Grand Officer of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean (G.O.S.K) à ces deux personnes qui m’ont façonné, d’une façon ou d’une autre, dans le domaine de l’éducation. Basdeo et Sookdeo sont les deux personnes qui m’ont soutenu dans ma carrière politique. Quand j’étais dans mes trentaines - dans les années cinquante - le Professeur Basdeo Bissoondoyal m’avait approché et m’a ouvert la porte de l’arène politique. Je me rappelle encore de ses paroles. “Tous ceux qui se joignent à nous, se sauvent après un certain temps, mais je suis confiant que tu ne vas pas nous délaisser”, m’avait-il dit. Je n’étais pas intéressé à faire de la politique active, mais en les observant j’ai constaté que nous partagions les mêmes idées et idéaux sur le plan culturel et pédagogique. J’ai aussi constaté des similitudes en ce qui concerne nos idéologies politiques. Mais par-dessus tout, l’honnêteté a joué un rôle déterminant dans notre vie. Ainsi, sans hésitation j’ai répondu positivement quand Sookdeo Bissoondoyal a lancé son parti le ‘Independent Forward Bloc’ (IFB) qui était inspiré de la formation politique portant la même appellation qu’avait lancé Subhas Chandra Bose en Inde dix-neuf ans plus tôt. Le fondateur de ‘IFB’ avait ajouté le mot ‘Independent’ au parti afin de bien montrer sa détermination de lutter pour que l’indépendance de l’île Maurice soit une réalité politique. Le parti était déterminé de lutter pour la libération du pays du joug colonial. Dans un premier temps, soit en 1963, je me suis présenté comme candidat dans la circonscription de Grande-Rivière Sud Est où mon adversaire, Rajsoomer Balgobin, avait été élu. Quatre ans plus tard, IFB me désigna pour être de nouveau candidat aux élections d’août 1967 qui menèrent à l’indépendance. Me présentant sous la bannière du Parti de l’Indépendance qui regroupait le PTr, l’IFB et le Comité d’Action Musulman (CAM) j’ai été élu en tête de liste dans la circonscription No 9 (Flacq/ Bon Accueil) avec 10420 voix contre mes colistiers Radhamohun Gujadhur et Gowtam Teelock. C’est ainsi que j’ai été le premier ministre de l’Information et de la Radiodiffusion de l’île Maurice indépendante, une fonction que j’ai occupé de 1967 à 1969 avec dignité. Par la suite, comme l’avait prévu le Professeur Basdeo Bissoondoyal, nombre de jeunes ont délaissé l’IFB, mais moi, je suis resté fidèle à mon leader et mon parti.

Le Professeur Basdeo Bissoondoyal s’était donné comme mission personnelle de travailler au rapprochement des cultures dans une île Maurice où la culture indienne était très mal connue des milieux autres que ceux des Mauriciens originaires de la Grande péninsule. D’autre part, il s’était aussi donné la tâche après son retour de l’Inde de faire des sermons à travers le pays afin d’éduquer les masses. Je peux affirmer que si nous avons remporté la bataille de l’Indépendance c’est grâce au Professeur Basdeo Bissoondoyal qui a su préparer les électeurs en majorité des asiatiques. Il leur montrait comment signer leurs noms. Sa philosophie à lui c’était d’aider les plus pauvres. Travailler pour leur transmettre l’éducation, leur préparer pour qu’ils aient un bon emploi et un bon salaire pour qu’ils puissent mener une vie tranquille. Le professeur a d’ailleurs animé 6 000 sermons à travers le pays et a publié plusieurs ouvrages et magazines entre autres. Sa contribution dans l’éducation des masses a été immense. Nous entendons dire que c’est Paul, Pierre, Jacques qui ont lutté pour l’éducation dans le pays. En réalité, c’est le professeur Basdeo Bissoondoyal qui a commencé cette lutte. Son frère et lui-même ont préparé plusieurs jeunes dans ce pays.

Vous avez été un des ministres de l’IFB dans le premier cabinet de SSR. Souvenez-vous de cette période ?

Après le départ des Anglais de Maurice, il n’y avait pas d’argent dans la caisse du gouvernement. Sous le mandat de sir Seewoosagur Ramgoolam, j’ai été nommé ministre de l’Information et de la Radiodiffusion en 1967. Cette époque était vraiment difficile et sans argent, nous ne pouvions faire des développements ou même prendre des mesures sociales pour aider le public. C’est ainsi en tant que ministre de tutelle j’ai présenté au Parlement en juillet 1968 un texte de loi, le ‘Mauritius Broadcasting Ammendment Bill (Annexe A) qui a permis d’exercer un contrôle sur la gestion financière de la MBC/TV et d’assainir l’état de la situation de la corporation après des années d’endettement. Par la suite, l’IFB a du quitter le gouvernement car nous ne pouvions partager les mêmes principes adoptés par le principal parti au pouvoir.

Souvenez-vous de votre première mission ministérielle en Inde en tant qu’envoyé spécial du gouvernement ? Quelle était cette mission ?

Non, les faits ne se sont pas déroulés ainsi. En fait, je n’avais jamais voyagé dans la vie. Après l’accession de Maurice à l’indépendance j’avais décidé de me rendre en Inde par mes propres moyens. Ce n’est qu’une fois en Inde en 1968 que ma visite a été déclarée officielle. J’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer plusieurs ministres dont K.K.Shah, ministre de l’Information dans la Grande péninsule. Mon homologue indien et moi-même avions discuté de la nécessité de doter l’île Maurice d’une institution pour la promotion de la culture et des langues indiennes, un projet qui avait été par la suite annoncé dans le journal indien ‘Navbharat Times’. C’est ainsi, je peux dire que l’Institut Mahatma Gandhi a vu le jour deux ans plus tard.

Vous êtes considéré, à juste titre, comme le doyen de l’enseignement secondaire à Maurice. Parlez nous de cette passion que vous chérissiez toujours.

Transmettre l’éducation aux jeunes a toujours été un de mes principaux objectifs. Cette passion je l’ai héritée des Bissoondoyal pour lesquels l’éducation signifiait émancipation ou promotion sociale pour les plus démunis. C’est le professeur Basdeo Bissoondoyal qui a allumé ce flambeau à son retour à Maurice en 1939 peu après le début de la Seconde Guerre Mondiale. C’est ainsi qu’il a commencé à organiser des causeries, des sermons indistinctement à travers le pays. Ces causeries étaient destinées à tous les habitants du pays, sans distinction aucune. Son auditoire était composé de planteurs, laboureurs aussi bien que les Britanniques avec lesquels il parlait de l’éthique indienne en leur disant que l’idéal à réaliser était les valeurs que prône le Christianisme, à savoir la générosité et l’amour du prochain entre autres. Influencé par la personnalité du professeur Basdeo Bissoondoyal et subjugué par ses causeries et sermons, je suis devenu son disciple. J’étais épris par sa volonté d’œuvrer pour que les masses, laboureurs et planteurs, prennent conscience de l’importance de l’éducation comme outil de promotion sociale et moyen de préserver les valeurs culturelles et religieuses.

Fidèle à ses enseignements, j’ai décidé à mon tour de propager ses idées. Même après la rupture du gouvernement de coalition PTr-IFB-CAM, le 7 mars 1969, j’ai continué dans l’opposition mon combat pour que l’éducation soit accessible à tout un chacun. J’ai attiré l’attention sur la nécessité d’offrir la gratuité de l’éducation secondaire. J’ai effectivement suggérée la gratuité de l’éducation secondaire devant le Public Accounts Committee en 1976. Nommé président de cette instance parlementaire chargée de contrôler les dépenses de scolarité dans les collèges d’Etat, j’ai conclu que des nombreux parents n’avaient pas les moyens pour encourir de telles dépenses. Par la suite, j’ai recommandé au Chapitre 20 du ‘Report of the Public Accounts Committee (PAC) for the 1976 Session’, l’abolition pure et simple des frais de scolarité, et par conséquent l’introduction de l’éducation gratuite au cycle secondaire. Cette proposition a été ainsi retenue et appliquée par le nouveau gouvernement travailliste issu des élections de décembre 1976, dès la rentrée scolaire l’année suivante. Cette démarche a été aussi appliquée au niveau du primaire, permettant ainsi à une importante couche de Mauriciens d’avoir accès à l’éducation.

J’étais conscient des problèmes que les parents, éprouvaient pour payer les frais de scolarité de leurs enfants. Je dirigeais une école secondaire privée à Flacq - l’Eastern College. J’avais fondé ce collège en 1956. Cet établissement secondaire symbolise le résultat de toute une existence, mais aussi mon amour pour l’éducation. J’ai compris dès mon très jeune âge que l’éducation est la clé de la réussite. Avant de fonder l’Eastern College, j’ai été enseignant d’Histoire au collège Bhujoharry. L’éducation n’est pas réservée à un groupe d’élite dans le pays, mais tout le monde doit en profiter. A ses débuts, l’Eastern College n’accueillait que 68 élèves et une poignée d’enseignants. Le nombre de collèges dans les villages était très minime. Avec l’Eastern College, les jeunes villageois allaient avoir une chance d’avoir accès à l’éducation secondaire. Avec le temps, faisant face à tous les obstacles en tant que propriétaire, employeur et gestionnaire d’un collège, j’ai pu ainsi faire construire un autre établissement secondaire dédié aux filles. Ainsi nous avons eu deux collèges - Eastern College Boys et Eastern College Girls. Nous avons maintenant une très grande population estudiantine. J’ai caressé ce rêve et je l’ai réalisé grâce au professeur Basdeo Bissoondoyal. Et c’est la raison pour laquelle j’ai, le 4 septembre 1991, changé l’appellation Eastern College pour le re-baptiser Professeur Basdeo Bissoondoyal College.

Après le collège je me suis lancé dans la création d’un établissement postsecondaire sous l’appellation l’Université d’Eastern Institute Learning in Management (EIILM) qui a été reconnu par le ministère de l’Education en février 2007 et enregistré à la Tertiary Education Commission (TEC) le 4 mai de la même année. Depuis l’université a réussi à répondre aux besoins du marché et aux aspirations des étudiants, en offrant des cours de tourisme, d’hôtellerie, commerce, informatique entre autres.

Quelle est votre impression sur notre système d’éducation ?

A mon avis, ce que le ministère est en train de faire est louable pour les enfants. Nous ne pouvons forcer un enfant à apprendre toute une journée. Il a aussi besoin de se défouler à travers des activités ludiques. Je trouve aussi que donner trop de leçons aux enfants fini par tuer cette innocence en eux.

Quelle a été votre contribution dans le combat pour faire valoriser les langues orientales à l’époque ? Etes-vous satisfait de son statut aujourd’hui ?

Notre contribution dans la promotion des langues orientales remonte à l’époque où le professeur Basdeo Bissoondoyal tenait, à travers le pays, des causeries et sermons en hindi. Il attirait l’attention de son auditoire. C’est avec la promotion des langues orientales que le destin des Mauriciens a changé. Elles ont façonné notre culture. Les Mauriciens ont ainsi pu apprécier et célébrer plusieurs fêtes hindoues grâce aux enseignements du professeur. Je ne nie pas la contribution de la langue anglaise ou française, mais l’histoire témoigne que la majorité de personnes à l’époque s’exprimait principalement en hindi ou bhojpuri. Ainsi ces langues ont aidé à préserver la religion et la culture. J’ai appliqué les mêmes cultures dans mon établissement scolaire. Ainsi, les élèves ont la possibilité d’étudier la langue hindi, le sanskrit, le bhojpuri, l’ourdou entre autres. J’estime que s’il n’y avait pas le professeur Basdeo Bissoondoyal, la culture indienne n’aurait pas pu intégrer notre pays.

Quelles sont vos impressions sur l’introduction de la langue créole dans le cursus scolaire ?

Je ne suis pas contre cela. Au contraire, c’est un plus pour tous ceux qui auront accès à cette langue. Néanmoins, j’estime qu’il faut adopter une façon uniforme d’écrire cette langue. La langue doit être à la portée du public. Il faut aussi songer à faire introduire la langue bhojpuri dans les écoles. Pour moi, personnellement, cette langue est très musicale. J’ai d’ailleurs inculqué cette culture à mes enfants. C’est toujours un plus de maîtriser une langue supplémentaire.

Pionnier de la lutte bissoondoyaliste, vétéran de la lutte pour l’indépendance aux côtés des frères Bissoondoyal et de Sir Seewoosagur Ramgoolam et un des artisans de l’île Maurice post-indépendante, considérez-vous comme le dernier des Mohicans ?

(Rires) Je ne peux me prononcer la-dessus. Il y aura d’autres après moi. Je ne suis pas le seul. Plusieurs sont ceux qui font du bon travail dans le pays, il faut continuer. Il faut se rappeler que c’est fort de l’honnêteté et la discipline qu’une personne simple ou un politicien réussisse dans la vie. Mentir, duper les autres ne fera que l’engloutir dans le trou qu’elle s’est elle-même creusée.



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