Drogue : politiciens, policiers et douaniers amis des caïds
Une société pourrie jusqu’aux os. La drogue fait rage. L’île se transforme en pègre. Toute une génération est prise au piège des caïds qui arrivent à faire écouler l’héroïne - le Brown sugar - sur le marché aussi aisément que l’épicier du coin.
La contrebande sur l’axe Bombay - Port-Louis se fait comme une lettre à la poste. L’aéroport n’est qu’une passoire. Cela ne peut être autrement avec des politiciens corrompus, des agents antidrogue véreux et des douaniers ripoux. Nous sommes dans les années 80…Descendons dans cette pègre. Notre guide, le repenti Mohamed Rafic Peerboccus, qui a dénoncé la mafia de la drogue devant la Commission Rault. Exilé en Angleterre depuis 16 ans, Mohamed Rafic Peerboccus est en vacances au pays depuis quelques jours.
Un business qui rapporte des millions mensuellement
Le trafic de drogue à Maurice dans les années 80 n’a rien de comparable à la situation qui prévaut de nos jours. A l’époque, des politiciens, policiers et douaniers étaient impliqués à chaque étape de la transaction - de l’importation jusqu’à la vente. Pour ces services rendus, ils étaient grassement payés par les barons de la drogue. Mais une “minorité” a su résister à la tentation de corruption. Mohamed Rafic Peerbaccus, le trafiquant repenti qui avait déposé devant la Commission Rault en 1985 fait le récit au Matinal des événements obscurs de cette ère.
Le repenti était lui-même un gros dealer et ses contacts se trouvaient dans plusieurs institutions — à l’aéroport, aux douanes, des petits dealers, des politiciens, tout un monde qui était à ses pieds. “Quand je faisais ce business, les gens avaient peur et en même temps ils voulaient s’enrichir. Ceux qui avaient choisi de rester à l’écart étaient soit transférés soit laissés-pour-compte.”
Ce business rapportait gros, “des millions mensuellement”. La mafia ne s’en privait pas avec l’acquisition de propriétés immobilières, l’achat de grosses voitures, des vacances dans des hôtels de luxe, de jolies filles comme escort girls. Ces scènes peuvent paraître dignes d’un scénario sorti tout droit d’un film hollywoodien, mais ces agissements se sont réellement déroulés à Maurice. Des rêves éphémères, comme dit Peerbaccus.
L’entrée des opiacés dans l’île dans les années 80 était un jeu d’enfant. “Nou ti pé paye la police et ban politicien pou transport la drog dan le pays. Si ban haut gradé prend largent, alors ban ti officier pa ti ena choix pou prend zot oussi. Enn inspecter ti pe payer Rs 10 000”, dit-il.
Le mode opératoire était comme suit - des politiciens faisaient le voyage en Inde et comme ils avaient droit au statut de VIP, leurs bagages n’étaient pas contrôlés. A Maurice, le commanditaire a entre-temps sollicité son fournisseur à l’étranger pour préparer ‘sa marchandise’. Sur place, les deux parties se rencontrent pour la transaction. C’était simple...
Mais, qu’en est-il des contrôles au niveau des autorités de la Grande péninsule, se demande-t-on. “Ces années-là, l’Inde était un pays pauvre et c’était facile de soudoyer des officiers travaillant à Bombay. Le système n’était pas rigide comme aujourd’hui.” De plus, l’Inde était considérée comme le fournisseur principal de l’opium et des opiacés, l’héroïne et le brown sugar vu qu’elle était voisine de l’Afghanistan, gros producteur de drogue. Une fois débarquée à Plaisance, la valise de drogue n’était pas passée au scanner et elle quittait l’enceinte de l’aéroport au vu et au su de tous ceux qui y travaillait.
“Des fois, seuls les bagages remplis de drogue arrivaient à Maurice, et la police de l’aéroport inscrivait le nom d’un politicien dessus. Ou sinon, un député contactait l’officier en charge pour le sommer de ne pas fouiller ses biens ou les valises des trafiquants. C’était le laissez-passer.” “Une fois, un politicien a fait entrer 500 kg de drogue cachés dans une machine agricole. L’engin n’était même pas passé sous scanner”, maintient notre interlocuteur. Ces produits illicites rentraient dans le pays régulièrement, “quand nou envi nou amener. Parfois cargo ti pe rentrer sak semaine”.
Selon Rafic Peerbaccus, les stupéfiants étaient par la suite acheminés à Plaine-Verte avant d’être distribués. A Plaine Verte des hauts gradés qui travaillaient dans les environs étaient de mèche avec les trafiquants. “Nous avions nos fumeries qui opéraient 24 heures sur 24. Une fois à l’intérieur, les consommateurs n’avaient rien à craindre des policiers car ils étaient payés pour fermer les yeux. Des gorilles armés montaient la garde à l’intérieur. En conséquence, les clients pouvaient fumer en toute quiétude.” Une dose se vendait alors à Rs 17. “Ban chef la police ek la douane ti koné kot pe vann la drog, mai ti pe paye zot sa, zot ti pe donn nous enn permis pou vandé.” Si des officiers téméraires refusaient de collaborer ou effectuaient des fouilles, alors ils étaient agressés à l’arme blanche. D’ailleurs, des hommes en bleu ont perdu la vie dans le combat contre la drogue.
Le train de vie luxueux de ce trafiquant repenti a pris fin le 12 juin 1985, quand il est interpellé à l’aéroport international SSR par l’inspecteur Peerun. Rafic Peerbaccus devait alors prendre un vol pour l’Inde. Après une fouille, la police a découvert dans son sac une boîte de ghee scellée qui contenait près de $ 20 000. Les devises étaient destinées à l’achat de drogue. “La boîte était fabriquée à l’intérieur même d’une usine de production. Pour vous dire jusqu’à quel échelon nous avions des contacts.”
Coincé, il a tenté de corrompre l’inspecteur, mais en vain. “Pendant ma nuit en détention, j’ai bénéficié du soutien de plusieurs personnes très haut placées qui ont fait pression sur le policier pour me faire relâcher. Mais, le policier a tenu bon.” Cet événement était le déclic pour Rafic. Il a décidé de tout plaquer et de sortir de cet engrenage.
Justement, l’occasion lui était donnée pour faire amende honorable après l’affaire Amsterdam. Le Premier ministre d’alors, sir Anerood Jugnauth met sur pied une commission d’enquête présidée par l’ex-chef juge sir Maurice Rault, et Rafic Peerbaccus est la ‘star witness’.
SAJ le rencontre personnellement et lui assure que lui-même et sa famille seront protégés. Il bénéficie d’une protection policière. Il est alors pris en charge par l’actuel DCP Ravin Sooroojbally qui est responsable de sa sécurité. L’ex-trafiquant est confiné au quartier général de la Special Mobile Force. A l’extérieur, c’est l’agitation. Sa tête est mise à prix. Des individus louches font le guet jour et nuit aux alentours des casernes à Vacoas. “Quand je devais me rendre à la commission, il fallait placer des policiers tout au long de la rue Pope Hennessy, en raison des grosses foules. J’étais transporté dans un véhicule blindé, accompagné d’officiers armés jusqu’aux dents.”
Quant aux barons, ils se rendaient à la commission accompagnés de gros bras dans une tentative d’intimider le témoin, mais en vain. Ces derniers avaient même refusé de déposer sous serment. Prenant le taureau par les cornes, le PM d’alors a immédiatement convoqué le Parlement pour amender la loi. Et les dénonciations pleuvaient. Des députés embarrassés ont démissionné de leur poste, des officiers de police sont suspendus, les noms des gros trafiquants sont cités et certains d’entre eux sont condamnés.
Malgré le fait que ce repenti devait affronter des ténors du barreau mauricien il n’a pas flanché. “Ils m’ont questionné sans relâche. Même un médecin a tenté de me faire passer pour un fou. Mais j’ai tenu bon. J’ai dénoncé ceux impliqués dans ce trafic”. Il se rappelait tous les détails avec une exactitude déconcertante que sir Maurice Rault n’avait pu s’empêcher de lui dire sur un ton ironique, “ou la tet couma enn ordinateur”.
Pour lui, ce n’était rien d’étonnant, “J’ai dit la vérité”. A la fin des auditions, Rafic Peerbaccus est parti en Angleterre où il a obtenu asile politique à la suite des démarches du gouvernement en sa faveur.
Seize ans plus tard, il concède que le système a bien changé et la police est respectée. Il se félicite du travail abattu par la brigade antidrogue. Il lance un appel aux jeunes de ne pas toucher à la drogue, “si enn kamarad dir ou goute la drogue, ce pas ou kamarad sa, ce ou l’ennemi”.
L’affaire Amsterdam…
L’affaire Amsterdam est une sombre histoire de drogue qui s’est déroulée en décembre 1985, aux Pays-Bas, impliquant quatre députés mauriciens. Satyanund Pelladoah, Kim Currun, Serge Thomas et Ismaël Nawoor, surnommés les “Amsterdam Boys”. Ils sont interpellés à l’aéroport néerlandais après avoir transité par Bombay. Dans un premier temps ils sont accusés d’avoir transporté une vingtaine de kilos d’héroïne. Seul Satyanund Pelladoah est condamné à six mois de prison pour avoir introduit de la drogue aux Pays-bas “involontairement”, alors que les autres sont blanchis. Suite à ce scandale, plusieurs ministres claquent la porte du Cabinet. SAJ institue la Commission Rault pour faire la lumière sur cette affaire. C’est ainsi que Rafic Peerbaccus est appelé à témoigner.
Found a typo in the article? Vous avez trouvé une faute de frappe dans l’article? Click here.
More in Local
Une crèche pour les enfants des détenues
Une crèche destinée aux enfants des détenues a été aménagée dans l’enceinte de la prison des femmes à Beau-Bassin. Ce projet se concrétise grâce à un partenariat entre le ministère de l’Intégration sociale et de l’autonomisation économique à travers la National Empowerment Foundation (NEF), les Services des Prisons et l’organisation non gouvernementale Terre de Paix ce jeudi en présence de la présidente par intérim, Monique Ohsan-Bellepeau, le ministre de l’Intégration sociale et de l’autonomisation économique Surendra Dayal, et le commissaire des Prisons Jean Bruneau....
Le GTU soutient le projet de loi sur l’avortement
Alors que le projet de loi sur l’avortement fait débat, le Government Teachers Union (GTU) accorde son soutien au gouvernement pour amender la loi anti-avortement de 1838. Le syndicat des enseignants du primaire a adressé une lettre ouverte au Premier ministre pour confirmer son soutien....
Le Flacq Shopping Mall prêt dans quatre mois
Le Flacq Shopping Mall sera inauguré dans quatre mois et 90 % des espaces ont déjà été réservés. Le projet générera plus de 500 emplois et des espèces indigènes seront intégrées dans les espaces verts....
James Lenaghan directeur des Douanes
Le Britannique James John Lenaghan a pris lundi les fonctions du directeur du département des douanes pour une période de trois ans, remplaçant son compatriote Stephen Mendes, qui avait démissionné fin mai 2011 pour prendre de l’emploi comme conseiller à l’AFRITAC....
Loto : le jackpot de la Fête des mères estimé à Rs 25 millions
La Fête des mères approche à grands pas et pour marquer l’évènement, la Loterie Nationale ajoute un bonus spécial de Rs 12 millions au jackpot en cours. Aucun joueur n’ayant trouvé la combinaison gagnante pour le 133ème tirage, le roll over s’appliquant. Le jackpot du samedi 26 Mai 2012 est estimé à Rs 25 millions....
Keerpall Jawaheer : “Il faut un barrage sur le canal Pradier”
L’ex-General Manager de la Central Water Authority (CWA) Keerpall Jawaheer nous brosse un tableau de la situation de l’eau dans cette rencontre. Il a été pendant neuf années, de 1979 à 1988, le No 1 de l’organisme. Pour lui, le gouvernement doit construire un barrage sur le canal Pradier afin de capter 10 millions de m3 d’eau....
“Que le texte de loi sur l’avortement soit adopté”
“Nous souhaitons que les députés tiennent ferme et approuvent le projet de loi sur l’avortement.” C’est l’une des demandes formulées par le Front commun lors d’une conférence de presse à l’hôtel St George, à Port-Louis, mercredi....
Avortement : “Droits des handicapés remis en question”
Le projet de loi sur l’avortement propose une intervention cruelle et immorale selon la Fédération des associations des personnes handicapées à Maurice (FAPHM). Pour la fédération, ce projet de loi remet en question les droits des handicapés. C’est dans cette optique qu’elle a réuni la presse, jeudi, au centre social Marie Reine de la Paix, Port-Louis....
Inauguration officielle de l’E-Tribunal par l’ERT
Le E-Tribunal de l’Employment Relations Tribunal’ (ERT) situé au 18e étage de Newton Tower, à la rue Sir William Newton, Port-Louis, est désormais une réalité. Son inauguration a eu lieu jeudi en présence de l’Attorney General Yatin Varma, le président de l’ERT Rashid Hossen et de nombreux hommes de loi....
Package pour la pension des fonctionnaires
La formule de pension existant dans la fonction publique pourrait être accompagnée d’un “package” dans le prochain rapport du Pay Research Bureau (PRB). C’est ce qu’a indiqué le directeur de cet organisme, Mohun Aujayeb, au Matinal, jeudi....
Bachoo : “L’alcool au volant dans le permis à points”
“Trop d’accidents sont liés à la conduite sous l’influence de l’alcool. Le gouvernement a décidé de l’inclure sur la liste des délits sous le permis à points”, a déclaré le ministre Anil Bachoo au Matinal....
Des réservoirs débordent
Les abonnés de la Central Water Authority qui sont alimentés par le réservoir de Mare-aux-Vacoas recevront l’eau deux heures de plus....
MSPCA : Eduquer les chiens et les maîtres
La Mauritius Society for the Prevention of Cruelty to Animals (MSPCA) procédera au lancement d'un programme intitulé “Education pour Maîtres et Chiens” le samedi 19 mai à 15h au Collège de St Andrews à Rose-Hill....
El Nino nous fera sentir l’hiver
Compte tenu des fluctuations australes d’El Nino qui sont susceptibles de prévaloir entre mai et septembre, l’hiver se fera sentir durant cette seconde moitié du mois de mai même si on peut éprouver des températures relativement chaudes. C’est ce que prévoit la météo dans sa perspective saisonnière pour l’hiver....
Des habitants contestent un projet résidentiel à Gris-Gris
C’est un projet qui suscite l’indignation des habitants de Souillac. Ces derniers disent ne pas être contre le développement tant que ce n’est pas à leurs dépens ni de ceux de l’environnement. En raison de la construction d’un morcellement résidentiel à Gris-Gris, le sentier qui mène directement à la “Roche qui Pleure” sera bientôt supprimé et ne sera accessible qu’aux piétons....
Loto : Rs 29 millions pour assurer une retraite
Le 64e grand gagnant du loto pourra profiter de sa retraite à l’abri des soucis financiers grâce aux Rs 29 106 345. Une fortune bien méritée pour ce jardinier qui continuait à travailler à temps partiel même malgré ses 60 ans. Cet habitant de Rivière-des-Anguilles n’a vérifié son ticket que lundi, vers 11h.
...
Le Matinal on Facebook & Twitter
Le Matinal on the Web
The keywords below represent the current searches people are performing on major search engines like Google/Yahoo, and eventually landing on our website. Click to refresh.
Random Author





comments |
2622 views






You've just unlocked our easter egg. That earns you the right (and privilege) to meet the designer of this website. 

