Editorial: Les premières secousses
Les signes des premières secousses de la crise de la zone euro commencent à se manifester sur le plan local. Déjà deux secteurs clés de l'économie mauricienne subissent frontalement les effets de cette crise. Ce sont le textile et le tourisme/l'aviation nationale, dont les fonds de commerce sont directement liés à la zone euro, et le prix du carburant.
La dure réalité est que les perspectives de croissance mondiale ont diminué avec l'intensification de la crise dans la zone euro. Selon le Fonds monétaire international, l'économie mondiale enregistrera une croissance faible de 3,3 % en 2012 tandis que la Banque mondiale prévoit une croissance inférieure à 2,5 %. Le taux de croissance dans les principales économies sera moins élevé que 2011. Les risques que la zone euro entre en récession avec une croissance négative de -0,5 % en 2012 sont réels, principalement en raison de l'impact du resserrement budgétaire. La croissance des économies en développement est également revue à la baisse. La croissance qui a été de 6 % en 2011 chutera autour de 5,4 % en 2012 en raison des demandes interne et externe.Quant à l'économie mauricienne, le taux de croissance pour 2012 est révisé à la baisse. Selon les prévisions du gouvernement, il sera inférieur à 4,1 % alors que la Banque mondiale prévoit une croissance de 3,3 % et le Fonds monétaire international 3,7 %. Une perspective qui devrait interpeller chaque citoyen.
Entre-temps, les opérateurs de l'industrie du textile ont cette semaine tiré la sonnette d'alarme par rapport aux opérations du deuxième trimestre de cette année. Si leurs carnets de commandes pour le premier trimestre sont remplis, ils auraient des raisons de craindre que tel ne sera pas le cas pour le prochain quart. Selon leurs dires les clients habituels ne se sont pas manifestés jusqu'ici. Si cette tendance persiste il faut s'attendre au pire. Le pessimisme est de mise car d'une part les Européens, qui constituent le gros de notre marché d'exportation, faisant eux-mêmes les frais de la crise lésinent sur leurs achats. Tout comme en 2008, il est fort probable qu'ils retournent vers leurs garde-robes de l'année dernière au lieu d'opter pour les renouvellements habituels.
D'autre part, et là il faut se rendre à l'évidence, nos compétiteurs directs ont d’importants avantages sur nous. Le marché européen, que ce soit les étals forains, les commerces moyens ou les grandes surfaces, regorge de vêtements provenant de la Chine, du Bangladesh, du Vietnam, de l'Indonésie et de la Turquie. Ces produits n'ont rien à envier par rapport à la qualité mais sont offerts à des prix nettement inférieurs aux nôtres en raison des coûts de production très bas. Ils produisent leurs propres matières premières et disposent de main-d'œuvre qui défie toute concurrence. Sans compter que dans bien des cas ils ne sont pas inquiétés par les lois du travail ou par le respect des droits de l'homme.
Depuis le démantèlement de l'accord multifibre et autres filets de protection, nous nous sommes tournés vers des marchés haut de gamme, les 'niche markets'. Force est de constater que la Chine, par exemple, a depuis belle lurette envahi ces marchés huppés avec des produits griffés de qualité aussi supérieurs aux nôtres mais à des prix plus compétitifs.
Face à la crise qui frappe l'Europe, il va sans dire que les acheteurs se tourneront vers les fournisseurs les plus compétitifs. Doit-on alors s'étonner que les carnets de commandes de nos opérateurs soient affectés ?
Durant ces deux dernières années, les recettes du secteur textile tournaient successivement autour de Rs15 milliards, soit 5,2 % du Pib. Il emploie 55 800 personnes, dont 38 000 Mauriciens. C'est un fait que lorsque le secteur textile éternue, l'économie mauricienne attrape la pneumonie. Il suffit que quelques unités de production mettent la clé sous le paillasson en raison d’un manque de commandes pour que le pays passe par une instabilité sociale et économique. Les opérateurs doivent-ils revoir leurs stratégies afin de s'assurer une meilleure compétitivité sur le marché mondial ? Faut-il dès maintenant prévoir une nouvelle version du Stimulus Package de Rama Sithanen ou l'Economic Restructuring and Competitiveness Programme de Pravind Jugnauth pour venir à la rescousse des usines en difficultés ? La Banque centrale doit-elle entreprendre un exercice de rééquilibrage de la roupie par rapport à la chute de l'euro ?
Quant au secteur du tourisme et son corollaire, la ligne aérienne nationale, la situation n'est guère reluisante. Le mois de décembre a enregistré une baisse des arrivées touristiques en dépit du fait qu'Air Mauritius avait augmenté la capacité des sièges. Les deux premiers trimestres de cette année seront bien plus difficiles pour ce secteur. Du fait que l'Europe constitue le plus gros segment de notre marché, il faut s'attendre à une baisse dramatique des arrivées de touristes français et italiens dans le sillage de la crise de l'euro.
Mais c'est la performance financière d'Air Mauritius qui devrait constituer une sérieuse source d'inquiétude pour le pays. Cette compagnie aérienne publiera lundi prochain son bilan financier pour le 3e trimestre se terminant au 31 décembre 2011. Il ne faut être sorcier pour savoir que ce bilan sera négatif, comme c'est d'ailleurs le cas pour pratiquement toutes les lignes aériennes du monde qui se démènent pour garder la tête hors de l'eau. Cela ne peut être autrement dans la mesure où les opérations d'Air Mauritius sont directement liées aux prix du carburant et le cours de l'euro.
La situation de la compagnie nationale d'aviation a largement dépassé le cadre purement corporatif. Il convient à l'Etat d'intervenir à travers des stratégies et des mesures draconiennes afin de s'assurer qu'à long terme le paille-en-queue ne subit pas le même sort que le dodo.
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