Editorial : Rama Sithanen saura-t-il être à la hauteur ?
Dès que le professeur Guy Carcassonne avait soumis son rapport sur la réforme électorale, nous écrivions sous cette même rubrique, dans notre livraison du 23 décembre 2011, qu'en dépit que du point de vue académique et constitutionnel ce rapport constitue un excellent document, il subira le même sort que celui proposé par Albie Sachs en 2002. C'est-à-dire qu'il finira dans un tiroir pour être mangé aux mites car la mise en oeuvre de ses recommandations provoquerait des problèmes bien plus profonds que le système actuel. Nous n'avions pas tort.
Malgré l'enthousiasme spontané manifesté par le leader de l'opposition par rapport aux propositions principales du professeur Carcassonne, nous avons raison de croire qu'effectivement ce rapport est déjà rangé au placard en attendant que Rama Sithanen, expert émérite en matière de réforme électorale et de surcroît fils du sol, vienne avec ses propositions. Pour la petite histoire, ce n'est pas la première fois que Rama Sithanen vient remettre en cause les recommandations d'un expert étranger. Il l'avait fait en 1983 lorsque, avec le professeur Jagadish Manrakhan, il avait produit un 'dissenting report' contre le fameux rapport d'Avramovich sur la réforme sucrière. Ce 'dissenting report' avait obtenu gain de cause auprès des autorités alors que le rapport de l'expert Avramovich fut rejeté. Le rapport Carcassonne subira le même sort.Le péché capital du rapport Carcassonne, c'est qu'il introduit le germe d'une instabilité politique permanente dans le pays. Même le profane le plus ignorant en matière de sciences-po trouvera que la formule de représentation proportionnelle à travers une liste fermée ne pourra jamais produire un gouvernement suffisamment fort numériquement pour mener à terme son mandat avec un minimum de sérénité. Par ailleurs, si d'aventure cette recommandation était adoptée, elle provoquerait un bouleversement si grave que du jour au lendemain le peuple mauricien se retrouverait dans la même situation désastreuse et irréversible que ceux des îles Fidji, la Guyane britannique et le Surinam qui ont historiquement le même type de peuplement que Maurice mais qui sont contraints de faire les frais de la perversion d'un système politique subrepticement imposé par des esprits machiavéliques.
Ainsi, outre une instabilité institutionnalisée, l'implémentation d'une telle recommandation provoquera également une instabilité sociale susceptible de mettre le pays à feu et à sang. Aucun chef politique ayant un sens de responsabilité et de patriotisme n'oserait, même dans la pire des circonstances, songer à créer une situation semblable pour son peuple et son pays.
Alors qu'il convient de saluer la volonté du professeur Carcassonne et de son équipe de mettre un frein au transfugisme, la formule qu'il propose pour y parvenir comporte une faiblesse qui risque d'être exploitée dans le temps par un parti de l'opposition sans scrupule. Prenons un cas hypothétique dans le contexte d'un Parlement de 70 députés avec un rapport de force de 38-32 où le parti de l'opposition demande à sept de ses députés de soumettre leur démission dans le sillage d'un schéma préétabli dont l'objectif final est de faire tomber le gouvernement.
Les sept députés siègent en 'indépendants' alors que sept autres sont nommés à partir du party-list de l'opposition pour remplacer les soi-disant démissionnaires. Le Parlement se retrouve avec 77 députés dont sept 'indépendants'. Une fois ce stratagème mis en opération, l'opposition table une motion de censure contre le gouvernement et au moment du vote les sept députés indépendants décident 'en leur âme et conscience' de voter avec l'opposition. On connaît la suite. Mais le plus grave est que ce jeu infect peut être allégrement repris par la nouvelle opposition. Le Parlement sera alors transformé en un interminable musical chair. Est-ce ce type de jeu infernal que la réforme Carcassonne cherche à introduire ?
Il nous faut une réforme qui vise à corriger les failles du système actuel qui, il faut le reconnaître, nous a bien servi jusqu'ici. Mais cette réforme ne doit pas chambarder la société jusqu'au point de rendre vulnérable l'esprit fondamental de la démocratie. Rama Sithanen a bien compris cela. La formule qu'il a toujours prônée est celle qui maintient le système de 'first past the post' avec 62 députés élus dans les 21 circonscriptions existantes et une dose de proportionnelle. Il lui reste deux sérieux problèmes à résoudre. Premièrement, trouver le type de proportionnelle approprié qui ne bouleversera aucunement les résultats des élections. C'est-à-dire de maintenir le même rapport de force numérique issue des urnes. Deuxièmement, proposer une solution acceptable contre le système de best loser. C'est là son plus grand défi.
Tout comme la communauté majoritaire était, à juste raison, profondément réfractaire à toute forme de représentation proportionnelle proposée par les Britanniques dans les années 60, la minorité musulmane est toujours sensible sur la question de best loser. Toute tentative d'éliminer ce que les Musulmans considèrent, à tort, comme une garantie de leur représentativité provoquerait un profond malaise au sein de cette communauté. Paul Bérenger est probablement le seul dirigeant politique qui semble concerné par ce sentiment. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'il a opté pour la prudence en déclarant que le mieux qu'on peut faire c'est de laisser le système de best loser "die its natural death ". En clair, il ne fera rien pour mettre à dos une communauté qui a traditionnellement constitué la majeure partie de sa clientèle politique.
Attendons voir si Rama Sithanen pourra trouver des solutions qui feront l'unanimité à ces véritables casse-tête chinois. Au cas contraire la réforme électorale risque d'être renvoyée sine die.
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