Editorial: Eau - ras-le-bol
La Mare-aux-Vacoas ne dispose que de quelques courtes semaines d'eau avec son taux actuel de remplissage à 26 %. Alors que les pluies sporadiques de ces derniers jours sont porteuses d'espoir, on ne peut se laisser bercer d’un optimisme imprudent.
Les autorités continuent à appliquer un rigoureux régime de rationnement avec un approvisionnement de moins de cinq heures par jour. Elles envisagent sérieusement de le ramener, dans les semaines à venir, à moins de deux heures, non pas quotidiennement mais tous les deux jours. Cela provoquera positivement le courroux des consommateurs.La Mare-aux-Vacoas est le réservoir le plus important du pays Il alimente, entre autres régions, les Plaines-Wilhems, un district comprenant des agglomérations avoisinant quelque 400 000 habitants, soit un tiers de la population. En cas d'une fourniture réduite aussi drastiquement, on peut d'ores et déjà s'attendre à de vives réactions susceptibles de dégénérer sous la forme de soulèvements.
Pourtant, du point de vue strictement météorologique, le pays n'est pas encore dans une situation de sécheresse. D'ailleurs, tous les autres réservoirs et la plupart des nappes phréatiques se sont plus ou moins bien alimentés. Mais, année après année, les consommateurs sont contraints de vivre le même calvaire en dépit du fait que la Nature nous gratifie de suffisamment d'eau pour résister à plusieurs saisons de sécheresse. Les raisons de cette situation inique sont évidentes : des fuites massives, une mauvaise gestion de nos réserves et un gaspillage qui frise le criminel.
Ainsi parallèlement aux mesures d'urgence telles le pompage de l'eau des rivières avoisinantes et l'exploitation de nouvelles nappes souterraines, les autorités doivent entreprendre des actions courageuses afin de s'assurer un approvisionnement raisonnable pour au moins les prochaines décennies, d'autant plus que cet élément vital deviendrait, au dire d’experts internationaux, de plus en plus rare. Il incombe aux autorités d’enclencher, dès maintenant, les grandes manoeuvres pour parer à cet inéluctable manque d'eau dont les experts avancent qu’il serait la cause principale d'une Troisième Guerre mondiale.
Il s'agit d'investir dans le renouvellement du réseau avarié qui est la source des fuites, estimées à pas moins de 50 % de la production totale de l'eau traitée et purifiée. Selon la Central Water Authority (CWA) environ 1 400 kilomètres de tuyaux sont abîmés et leur remplacement nécessite un investissement de l'ordre de Rs 40 milliards. Jusqu'ici seulement une somme de Rs 1 milliard a été mise à sa disposition. S'il est vrai que le coût en est fort onéreux, ne pas l'entreprendre dès maintenant provoquera des conséquences extrêmement désastreuses : des fuites perpétuelles d'une commodité produite à grands frais et une pénurie chronique, qui à coup sûr engendrera, à terme, d’insurmontables problèmes économiques et sociaux. Il est ainsi impérieux que l'Etat cherche des moyens de financement à travers des lignes de crédit ou des prêts compétitifs auprès des agences internationales de développement. Tout autre projet, telle la construction de barrages à Bagatelle, Rivière du Poste et Rivière des Anguilles, risque de s'avérer futile dans la mesure où environ 50 % de leurs ressources continueront à subir des fuites à travers un réseau de
distribution défectueux.
Il faut impérativement rationaliser toutes les ressources d'eau du pays – les rivières, nappes phréatiques, lacs et autres sources hydrologiques – appartenant aux propriétés privées. Il s'agit d'amender la Rivers and Canals Act de 1863 afin de revoir les 'Water Rights' dont jouissent depuis l'ère coloniale des propriétaires privés, en l’occurrence les établissements sucriers, les usines de textile, les hôtels et les embouteilleurs de boissons. La décision d'amender la loi à cet effet va dans la bonne direction.
Environ 500 millions de mètres cubes d'eau utilisés par an pour l'irrigation et des besoins industriels et commerciaux proviennent de sources privées sur lesquelles l'Etat n'a aucun contrôle. Il convient de rappeler que le stockage maximal des six réservoirs de l'île est de 77 millions de mètres cubes.
Le gouvernement a enfin pris la sage décision de revoir à partir de janvier 2011 les tarifs d'eau en dépit d’une certaine opposition. Maurice est un des rares pays de cette partie du monde doté d'un réseau qui permet à 99 % de la population de s'alimenter en eau potable à un prix pratiquement dérisoire : Rs 4,50 le mètre cube alors que le coût de production s'élève à plus de Rs 12. Selon la CWA, seulement 5 % de l'eau chlorée est utilisée pour la consommation et 95 % pour le lavage. Un litre d'eau localement coûte Rs 16 alors que le consommateur de la CWA paie moins d'un quart de sou le litre. Des tarifs aussi bas que cela encouragent non seulement le gaspillage mais retardent aussi l'innovation et la modernisation. L'heure est manifestement grave. La démagogie politique le corsera davantage. Heureusement que les décideurs politiques ont eu le courage de faire preuve de plus de responsabilité par rapport à toute opposition d'une révision tarifaire.
Mais il convient de se demander s'il n’est pas utile pour la CWA de revoir ses modes d'approvisionnement. Puisque 5 % seulement de l'eau chlorée est utilisée pour la consommation, ne serait-il pas plus rentable de rationaliser la fourniture ? Par exemple pourquoi la CWA n'envisage pas de fournir l'eau chlorée seulement deux heures par jour et l'eau non chlorée à longueur de journée comme cela se fait dans d'autres pays. Cela contribuera à coup sûr à baisser le coût de production.
On ne cessera de dire que la population mauricienne doit être conscientisée sur l'épuisement inexorable de l'eau sur l'ensemble de la planète et de ses conséquences sur la survie de l'espèce humaine. Il est impérieux que le gouvernement lance une campagne de sensibilisation continuelle à tous les niveaux de la société afin de combattre le gaspillage.
Si le gouvernement a jusqu'ici pu faire face à la crise politique qui l'a récemment secoué, il est incertain qu'il puisse en faire autant au cas où la population descendrait dans la rue en raison d'une alimentation inadéquate de cet élément vital. La patience a des limites…
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