Editorial: Le père, le fils et l’autre
Sir Anerood Jugnauth a, mardi, franchi le seuil qui différencie un homme d’Etat de celui de la roture. Ses attaques avilissantes contre l’Icac 24 heures avant que son fils Pravind soit mis en examen par cette commission anticorruption démontrent que ses longues années passées aux plus hauts échelons de l’Etat lui ont peu appris en matière de séparation de responsabilités entre les affaires étatiques et ceux de l’arrière-cuisine clanique.
Loin de nous d’espérer qu’il émule les grandes vertus de Salomon, le moins auquel on s’attendait de lui est qu’il fasse preuve d’un minimum de réserve vis-à-vis des institutions de la République dont il en est lui-même constitutionnellement le garant. Il convient de rappeler qu’il est, en sa qualité de président de la République, grassement payé par des deniers publics pour, d’une part, veiller à ce que ces institutions soient respectées et, d’autre part, assurer qu’elles sont à l’abri d’anarchistes ou autres voyous qui d’aventure tenteraient, pour quelque raison, de brandir des menaces contre ou d’intimider ceux qui les dirigent.Depuis sa reconduction à la tête de l’Etat par Navin Ramgoolam en septembre 2008 et ce, jusqu’à cette semaine, sir Anerood Jugnauth n’avait rien eu à redire contre la façon de faire de l’Icac. Au contraire, il ne tarissait pas d’éloges sur cette commission qui, depuis 2006, est dirigée par la même équipe. A titre d’exemple, voici ce qu’il avait à dire en juin 2010 lors du lancement du troisième “Best Anti-corruption Framework” au Rajiv Gandhi Science Centre à Bell-Village: “It was often said in many quarters that ICAC is a ‘bouledogue sans dents’. That time has gone now. ICAC with its new team is all set to fight corruption at its roots.
“… Along with the way the investigations are being carried out, would surely have positive effects on the corrupt systems.
“…Today ICAC has attained its cruising speed. …government will promote higher norms of governance including transparency and accountability in public affairs, and it has been very clear in reaffirming its commitment to the fight against corruption and fraud”.
Le schéma est cousu de fil blanc et la population n’en est pas dupe. Il est évident que la motivation derrière ces attaques est de nature purement personnelle. On retient que ce n’est qu’au moment où Maya Hanoomanjee, alors ministre MSM de la Santé, était convoquée pour être interrogée par l’Icac dans le sillage de l’affaire Medpoint, que Pravind Jugnauth, le chef du parti et proche parent de la ministre, avait fait une sortie en règle contre cette institution. Il avait publiquement déclaré son désaccord contre “la manière de faire de cette institution”. Or, antérieurement à la convocation de Maya Hanoomanjee, Pravind Jugnauth n’avait rien à reprocher à l’Icac par rapport à cette affaire. Lors des interpellations de l’opposition au Parlement sur cette question, Maya Hanoomanjee et Pravind Jugnauth n’avaient à aucun moment exprimé la moindre appréhension sur la manière de faire de l’Icac. Ils avaient au contraire cautionné cette enquête.
Il convient aussi de rappeler que Pravind Jugnauth avait, en l’absence du Premier ministre au pays, provoqué la démission de son parti du gouvernement. Il avait imposé comme unique condition une intervention musclée du Premier ministre auprès de l’Icac pour que les ministres démissionnaires du MSM reviennent sur leur décision. Le Premier ministre avait catégoriquement repoussé ce chantage.
Sir Anerood Jugnauth a adopté le même artifice. Deux jours avant que son fils soit attendu à l’Icac, il a choisi de sortir ses griffes contre cette institution indépendante de la République. Ce, en l’absence du Premier ministre. Manifestement, les considérations émotives du père ont primé sur la raison d’Etat. Dans un tel cas il y a un choix à faire. Mais sir Anerood préfère “to have the cake and eat it”. Après avoir exprimé son désaccord quant à la manière de faire d’une institution dont il est le garant, il a opté pour jouir des bénéfices d’un voyage officiel en Chine au lieu de soumettre, sur une question de principe, sa démission comme garant des institutions de la République.
Mais sur le plan bassement politique, il est plus que certain que le président de la République a décidé de déterrer la hache de guerre contre le Premier ministre. La rencontre que sir Anerood a eue avec Paul Bérenger à la State House – la toute première depuis que ce dernier avait provoqué en 2006 une fâcheuse cassure au sein des Jugnauths – et sa déclaration publique relative à ses inquiétudes quant à une supposée détérioration au niveau de la criminalité dans le pays constituent une attaque frontale contre Navin Ramgoolam. Ne nous faisons pas d’illusions. Cette déclaration d’Anerood Jugnauth équivaut à un certificat d’incompétence délivré à Navin Ramgoolam en sa qualité de ministre directement responsable des Affaires intérieures dont, entre autres, le maintien de l’ordre et de la paix.
Ainsi, dès le retour de ces deux protagonistes, il faut s’attendre à un échange de feux croisés qui déboucherait soit sur une démission de sir Anerood, soit une paralysie au plus haut niveau de l’Etat. Il n’est pas interdit de penser que si jamais sir Anerood décidait de demeurer au Réduit, il pourrait décider de refuser d’accorder au nom de quelque principe son imprimatur à des textes de loi adoptés par l’Assemblée nationale, y compris l’Appropriation Bill 2012. Si un tel scénario se produisait on serait alors dans une situation de coup d’État concocté par le père et le fils avec la collusion de ce qu’il conviendrait d’appeler l’esprit tortueux.
Assis parmi les chefs d’Etat au siège des Nations unies, à New York, aujourd’hui, Navin Ramgoolam devrait amèrement regretter trois importantes décisions de sa part. Premièrement, la reconduction de sir Anerood à la présidence en septembre 2008. Deuxièmement, la contribution indispensable du PTr à l’élection du candidat Pravind Jugnauth à la partielle de Moka/Quartier-Militaire en mars 2009. Ce qui avait permis au leader du MSM de faire son entrée au Parlement après sa cuisante défaite lors des législatives de 2005 et, par la même occasion, lui permettant de mettre un terme à sa douloureuse traversée du désert. Enfin, le sérum que le PTr avait accordé au MSM en 2010 à travers l’Alliance de l’avenir au moment où ce parti était voué à une mort lente mais certaine.
Navin Ramgoolam doit sûrement méditer sur la pertinence de la fable du vieil homme et le serpent …
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