Editorial: Bataille perpétuelle entre l'émotion et la raison
Maurice est, encore une fois, confrontée à une problématique de société qui, à chaque fois qu'elle est évoquée, provoque toujours beaucoup de passion : la légalisation de l'avortement. Le fossé entre les deux camps – les conformistes et ceux qui en sont en faveur – semble se creuser davantage et, au fil des ans, les débats autour de ce sujet se transforment en une bataille perpétuelle entre l'émotion et la raison.
Ceux qui sont contre le sont pour des raisons essentiellement morales et philosophiques alors que l'autre camp privilégie principalement l'aspect pratique de ce problème qui a pris des proportions alarmantes à Maurice depuis ces trois dernières décennies. Loin de porter un jugement quelconque sur l'une ou l'autre prise de position, il convient de se rendre à l'évidence que toute personne se trouvant dans une situation qui nécessite un recours à l'avortement le fait par obligation et non par plaisir. Cela laisse inéluctablement des séquelles physiques et psychiques qui, généralement, marquent l'individu tout le long de sa vie.Souvent ces séquelles sont désastreuses et même fatales. Mais n'empêche que dans biens des cas, de tels recours s'avèrent incontournables. Dans quelle mesure des raisons d'ordre moral ou philosophique doivent-elles obligatoirement prévaloir sur des impératifs pragmatiques dans une société en constante mutation ? C'est précisément l'élément qui divise résolument les 'moralistes' et les 'pragmatistes'. Tout en nous gardant de nous poser en arbitre, il serait pertinent d'analyser certains faits de société.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la société occidentale a connu, à travers l'industrialisation, une transformation fondamentale, surtout par rapport à la femme et à la famille. D'un état casanier, le genre féminin s'est retrouvé, pratiquement du jour au lendemain, dans le monde du travail au même titre que l'homme. Graduellement ses aspirations, son mode de vie et ses revendications ont pris de nouvelles dimensions. Le sens même de la vie familiale a pris une nouvelle tournure. Pratiquement tout le monde a soit tiré profit de cet état de choses soit y est demeuré complaisant ou complice silencieux.
Dans ce processus, des comportements qui auraient, antérieurement à cette transformation sociale, placé la femme dans une condition de damnation ont été acceptés comme des normes tout à fait acceptables. Par exemple, d'une tenue vestimentaire quasi puritaine qui caractérisait l'ordre moral d'alors, elle a graduellement opté pour des formes d'accoutrement qui auraient provoqué un inexpiable scandale. Idem pour ses nouveaux modes de socialisation et de loisirs : boîtes de nuit, bistrots et autres activités réservées exclusivement aux hommes jadis. Au fil des jours, la révolution informatique aidant, ces changements de comportement féminins sont devenus non seulement normatifs mais honorables. Mêmes les puristes qui auraient conservé des normes morales victoriennes seraient les derniers à songer à appliquer l'ultime sanction. Au contraire, ils se joignent aux autres progressistes pour reconnaître que la femme s'est transformée en une partenaire égale dans le développement économique et social du monde.
Alors qu'on accepte naturellement ce qu'on aurait en d'autres temps convenu d'appeler de graves écarts comportementaux ou carrément d’actes immoraux, on refuse d'admettre les séquelles normales qui en résultent, telle que l'interruption volontaire de grossesse en cas d'extrême obligation.
Tout comme la femme peut librement choisir sa profession et son mode de vie, elle a le droit en sa qualité d'entité humaine à part entière de décider en son âme et conscience, et ce, au même titre que l'homme, la façon dont elle doit vivre sa féminité, sa sexualité, la gestion de sa vie de couple et la régularisation de son système reproductif.
Lorsque l'avortement devient inévitable, l'Etat a la responsabilité d'en faciliter les procédures pour que la femme ne se transforme pas en une proie pour certains médecins sans scrupules et pour que le traumatisme et la souffrance soient réduits au strict minimum. L'Etat doit avoir le courage d'organiser des débats afin de laisser aux citoyens le soin d'en décider en leur âme et conscience.
Déjà certains députés du gouvernement et de l'opposition ont commencé à livrer librement et publiquement leurs opinions à ce sujet. C'est un important développement dans la mesure où cette question est traitée de manière farouchement apolitique. Ce qui présuppose que si jamais le Parlement était appelé à débattre de la légalisation de l'avortement, les partis politiques laisseront leurs députés prendre une position individuelle qui n'engagerait en rien leur parti respectif.
C'est déjà une évolution positive.
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