Editorial: Rien n'est définitivement irréversible…
Est-ce la fatalité ou l'imbécillité pure et simple ? Sinon, qu'est-ce qui peut pousser un individu, animé d'un minimum de bon sens, à trancher témérairement cette main du destin qui lui promettait un avenir qui devait le propulser, dans le temps, au zénith de sa carrière politique où il y resterait très longtemps ? Pourtant, Pravind Jugnauth a, sous le coup d'une puérile impulsion, commis cet inéluctable acte fatal. Oh ! qu'il est pathétique ce piètre disciple de Geppetto.
Au-delà des péripéties immédiates de ce mélodrame qui ferait sans doute pâlir des dramaturges comme Cocteau en quête d’un scénario le plus surréaliste pour épater son auditoire, c’est vers le funeste avenir de son auteur que nous devons diriger nos regards. Un avenir, sauf un tour miraculeux du sort, voué à le transformer en une épave précoce. Non, vraiment, il fait pitié !Qu’on le veuille ou non, les réalités sociologiques du pays sont telles que le destin a réuni tous les éléments nécessaires pour faire de Pravind Jugnauth le prochain chef incontestable de la nation mauricienne. Il est issu de la bonne lignée ethnique et sous-ethnique. Il a hérité d’un patronyme dont aucun autre aspirant dauphin ne pourrait s’enorgueillir. Il est pris par la main comme un enfant choyé, placé dans l’antichambre du prince régent en attendant son couronnement définitif dans moins de dix ans pour éventuellement régner de longues années durant en maître suprême. Mais ne voilà-t-il pas que d’un coup, ce cuistre de chenapan envoie à jamais – “lock, stock and barrel” – tout en l’air ! Comme quoi il n’y a pas de meilleur exemple pour illustrer cet ancien dicton oriental à l’effet que la chèvre trop gavée cherche obstinément à manger le bois.
Après son double rejet humiliant par l’électorat en 2005, Pravind Jugnauth, n’ayant même pu se faire élire comme simple député, a été contraint de pâtir dans le désert politique. Son allié MMM d’hier ne cesse de l’agonir d’injures, de lui jeter l’anathème et de lui faire devenir la risée de son électorat. Comment oublier cette ultime insulte proférée par Rajesh Bhagwan, en octobre 2007, à l’effet que “Pravind Jugnauth, c’est juste un nom… et de l’argent”.
Ou encore celui de Paul Bérenger lancé en janvier 2010. Sollicitant les réactions de ce dernier par rapport au fait qu’il n’ait pas été invité à un dîner offert en l’honneur de l’ancien président du Mozambique, Joaquim Chissano, à la State House, où le leader du MSM était un des convives, Paul Bérenger avait, entre autres, répondu au journaliste d’une chaîne privée qui l’interrogeait : “Sirtout si ou pé dire moi qui ça p’tit crétin là ti labas”.
Pourtant, il y a à peine quelques années, “ça p’tit crétin là” était nommé vice-Premier ministre et ministre des Finances par le Premier ministre Paul Bérenger. A cette époque, Paul Bérenger prenait “ça p’tit crétin là” par les épaules et le présentait à l’électorat rural comme son “petit frère” et le “meilleur ministre des Finances que le pays ait connu”. Soit dit en passant, il faut qu’on soit bien inférieur à des crétins pour faire élire un “p’tit crétin” député de l’Assemblée nationale. Sans doute est-ce pour cette raison que Paul Bérenger a fait amende honorable en cautionnant la candidature de tonton Ashock plutôt que celle du neveu “crétin” lors de la partielle de la circonscription à Moka/Quartier-Militaire en mars 2009. Aujourd’hui, il est plus qu’improbable que le leader du MMM rouvre ses bras à celui qu’il traite pendant ces neuf derniers mois de seul responsable de ce qu’il qualifie lui-même de “scandale du siècle”. A moins que l’amour-propre et la dignité n’aient été définitivement emportés par le vent.
Qu’adviendra-t-il de Pravind Jugnauth et de son parti une fois qu’il a tourné le dos, pour des raisons on ne peut plus espiègles à celui qui lui aura accordé non seulement une résurrection politique mais également un positionnement de chef de gouvernement en devenir ? Il n’y a pas lieu d’être sorcier pour entrevoir le MSM se réduire à l’insignifiant groupuscule qu’il était avant son repêchage, en mars 2009, et son éventuel sacre de mai 2010 par le PTr.
Il n’y a pas l’ombre d’un doute que si le PTr avait contracté une alliance avec un MMM alors disposé à se livrer corps et âme aux conditions de Navin Ramgoolam, il aurait raflé sans difficulté les 60 sièges aux législatives de 2010. Et par la même occasion, fossilisé pour de bon un MSM mis k.-o. pour un second quinquennat consécutif. Qu’est-ce qui avait alors motivé Navin Ramgoolam à opter pour la voie la plus pénible, si ce n’est de préparer la pérennité d’un leadership national digne et acceptable pour les prochaines décennies ?
On veut bien refuser de croire que Pravind Jugnauth souffre d’une idiotie pathologique pour ne pas comprendre ces enjeux profonds et durables sur la base desquels l’électorat l’a plébiscité en mai 2010. Pourquoi donc a-t-il, dans un élan qui s’apparente à celui d’un capricieux freluquet, dilapidé avec une si piteuse désinvolture cette manne qui lui est tombée du ciel ?
Ou serait-ce la conséquence d’une crise de folie engendrée par le piège de Maha Maya, la Grande Illusion des Upanishads qui fait disparaître la sagesse quand la fin de quelqu’un approche ? (“Vinaasha Kaalé Viparitha Buddhi”)
Si tel est le cas, on n’y peut rien contre le karma, car Zeus (Brihaspati) ne rend-il pas fou celui qu’il veut perdre ?
Toutefois, selon la loi karmique, rien n’est définitivement irréversible. Une rédemption est toujours possible…
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