Editorial: Le leader avant tout
Le Parti travailliste (PTr) célèbre dans quelques jours son 75e anniversaire. C’est le seul parti politique de Maurice qui a non seulement traversé avec succès les vicissitudes de l’ère coloniale, mais qui a surtout été le moteur du développement social, politique et économique du pays.
Comment un parti politique à Maurice a pu survivre continuellement pendant trois quarts de siècle en dépit des répressions et représailles de la part des maîtres coloniaux ?Qu’est-ce qui explique que seulement deux partis politiques - le PTr depuis 75 ans et le MMM pendant 40 ans - ont constamment occupé, au gouvernement ou sur les bancs de l’opposition, l’avant-plan de la scène politique alors que d’autres partis qui ont naguère joué un rôle prépondérant sont soit relégués au rang d'insignifiants groupuscules, soit ont disparu tout court du paysage politique ?
L’histoire nous démontre d’une manière catégorique que la réussite ou, inversement, la chute des partis politiques à Maurice sont invariablement liées à leur leadership. Ainsi, leur devenir dépend indubitablement de celui de leur leader, indépendamment de leur lignée dynastique.
L’Independent Forward Bloc (IFB) des frères Bissoondoyal (Basdeo et Sookdeo) dépassait largement le cadre d’un parti politique. Sa masse de partisans, majoritairement des hindous, vouait une fidélité qui frisait la vénération de ces deux dirigeants. Ils avaient même formé une milice qui leur jurait une loyauté indéfectible. C’est un fait connu que nombre de ces partisans adoraient littéralement ces deux frères au même titre que leurs divinités.
L’apport de l’IFB à l’accession du pays à l’indépendance, et éventuellement à sa transition de l’état colonial à la souveraineté, était primordial. Personne dans les années 50 et 60 n’aurait cru dans leur imagination la plus farfelue que ce parti disparaîtrait pour de bon du paysage politique. Pourtant, l’IFB a péri avec la mort de Sookdeo Bissoondoyal.
Le Comité d’action musulman (CAM) de sir Abdool Razack Mohamed a subi le même sort que l’IFB. Sir Abdool Razack avait rallié la majorité de la communauté musulmane à sa cause. Il incarnait l’espoir et l’avenir de cette communauté minoritaire alors que le pays passait par des moments extrêmement difficiles.
Comme l’IFB, la contribution du CAM à la lutte pour l’indépendance était considérable. Ce parti devait emprunter le chemin de l’extinction après la mort de son leader. Tous les efforts du bouillant fils de ce dernier - Yousouf Mohamed - à ressusciter ce parti se sont lamentablement avérés des échecs. S’il est vrai que même de son vivant la majorité des sympathisants de sir Abdool Razack s’étaient déjà ralliés au Mouvement militant mauricien (MMM) qui venait tout juste de voir le jour, il n’est pas interdit de penser que le CAM aurait connu un tout autre sort n’était-ce la mort subite de son leader.
Le Parti mauricien de Jules Koenig, subséquemment métamorphosé en Parti mauricien social démocrate (PMSD) sous la houlette de sir Gaëtan Duval, présente, à quelques exceptions près, le même scénario. Sauf que le PMSD existe encore, ne serait-ce qu'en sa qualité de formation politique marginale.
Même durant les moments les plus sombres de son histoire, le PMSD avec sir Gaëtan à sa tête représentait un poids politique qu'aucun grand parti ne pouvait ignorer. Bien moins que le PMSD c’est autour de la personne de sir Gaëtan que gravitait le vrai rayonnement des bleus.
Il convient de rappeler que même lorsque, suite à un arrêt juridique, il était botté hors du PMSD, il continuait de briller avec le même éclat parmi ses partisans. Les nouveaux propriétaires du PMSD et son symbole le coq, menés par son frère Hervé Duval, avaient, comme il fallait s’y attendre, conduit le parti au seuil de l’abattoir.
Pourtant, sir Gaëtan devait faire son entrée au Parlement comme leader de l’opposition en tant que leader d’un nouveau parti et sans l’apport du symbole coq. Le PMSD quant à lui était au bord de l’extinction. Moralité de l’histoire : le parti ne vaut rien sans son leader historique et charismatique.
Le cas du MSM étant plus qu’évident, il serait inutile de s’y s’attarder. Il suffit de signaler que depuis le départ de son leader-fondateur sir Anerood Jugnauth à la State House, ce parti a perdu à jamais son éclat des années 80-90.
Quid du MMM ? Il serait absurde de penser qu’il aura le même rayonnement après le départ de son leader historique, Paul Bérenger. Le MMM est Paul Bérenger et Paul Bérenger est le MMM. Point, à la ligne.
Ainsi, c’est une réalité qu’à Maurice les partis politiques doivent leur vraie existence et leur force de frappe à leurs leaders. Tout le reste n’est qu'accessoires, qui deviendront inéluctablement désuets en l'absence de l’élément essentiel.
A cet effet, le PTr n’est point une exception. Si ce parti a pu traverser les moments les plus pénibles de l’histoire du pays, c’est principalement dû à la force de caractère, au charisme et à l’engagement presque sacerdotal de ses dirigeants, sir Seewoosagur Ramgoolam en particulier.
Ce sont d’ailleurs ces caractéristiques qui ont permis le combat sans merci contre le pouvoir colonial pour l’instauration de la dignité des citoyens, l’émancipation sociale, politique et économique de la masse ouvrière qui culmina à l’indépendance politique et la souveraineté territoriale de la nation mauricienne. Il convient donc de se demander si le PTr et, par extension, le pays auraient bénéficié du même destin si sir Seewoosagur n’était pas aux commandes des affaires.
A partir de la débâcle qu’a connue le PTr de 1982 et le changement de leadership qui s’ensuivit, le parti a traversé des moments si sombres que certains n’hésitaient pas à le reléguer à tort "à la poubelle de l’histoire".
Il a fallu attendre l’arrivée d’un autre leader pour que le PTr reparte à la conquête de sa gloire d'antan. Qu’on se le dise sans détour. C'est à travers le leadership de Navin Ramgoolam que le PTr a pu redorer son blason et, par la même occasion, donner un nouvel espoir au pays.
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